Retour à Fondation: une psychohistoire est-elle possible?

En relisant cet été le cycle de « Fondation » d’Isaac Asimov, je me replonge dans la psychohistoire, cette science fictive inventée par l’auteur, qui permettrait de prédire les évènements historiques en partant de simples hypothèses concernant la psychologie humaine, et en tirant parti du fait que dans les très grands groupes, la variabilité individuelle s’efface au profit de comportements moyens. Ce fantasme a enflammé l’imagination de générations de lecteurs, et la question demeure: jusqu’à quel point le développement d’une telle science de la prédiction serait-il possible dans la réalité?

Éliminons pour commencer toute présomption d’impossibilité. Il est toujours possible de prévoir certains évènements historiques, au moins à très court terme, et au moins avec une faible précision. La veille d’une élection, il est généralement possible de prédire, avec un taux de succès supérieur au hasard, le candidat ou le parti vainqueur. Des projections, au moins partielles, peuvent être faites dans le domaine économique, sociologique, culturel, où des phénomènes de mode peuvent être anticipés. Une fois ces prémices acceptées, au moins trois questions majeures peuvent se poser. Pourrait-on unifier les prédictions politiques, économiques, sociales et culturelles dans une science des prédictions unique, qui n’aurait comme postulats de base qu’un nombre limité d’axiomes sur le comportement humain? Pourrait-on atteindre un niveau de précision significatif, disons à l’échelle de quelques années ou de quelques décennies, pour certaines questions importantes? Et la question la plus délicate: jusqu’à quel point serait-il souhaitable de développer une telle science?

Pour ce qui est d’unifier toutes les formes de prédiction dans un paradigme unique, plusieurs approches pourraient être envisagées. En théorie, il serait certes possible de modéliser chacun des éléments constitutifs de la civilisation humaine, ainsi que des estimations de l’ensemble de leurs interactions. Mais cela reviendrait à construire un modèle mathématique géant de la totalité de notre société, modèle qui deviendrait, au final, aussi complexe que la réalité qu’il chercherait à expliquer. Pour surmonter ce problème, une science globale de la prédiction n’aurait guère que deux possibilités: soit utiliser des heuristiques très simplifiées et nécessairement arbitraires, pour modéliser les variables politiques, économiques, sociales, culturelles et leurs interactions, soit court-circuiter la majeure partie de cette complexité et se concentrer sur quelques variables de fond, qu’on supposera explicatives de tout le reste. La biologie en général, et les neurosciences en particulier, seraient de bons candidats pour construire le noyau dur de ce modèle simplifié, si nous pouvions en tirer des algorithmes assez robustes pour modéliser le comportement humain dans un grand nombre de situations.

Pour ce qui est d’atteindre un niveau de précision significatif, plusieurs barrières importantes semblent se profiler. D’une part, les découvertes scientifiques, et les inventions qui en résultent, ne sont pas prévisibles: si elles l’étaient, la recherche deviendrait inutile! En toute rigueur, il n’est donc pas possible de prévoir les conséquences de la science et de l’innovation sur l’évolution de la société. D’autre part, l’impact important que peuvent avoir certains individus isolés sur les évènements historiques est probablement un obstacle important pour des prédictions à long terme, dans quelque domaine que ce soit. Certes, nous pourrions imaginer qu’une connaissance plus approfondie du comportement humain et de ses potentialités permette de contourner ce dernier obstacle, en prédisant l’impact social que pourrait avoir un politicien, un entrepreneur ou un artiste particulier dans un certain contexte historique. Toutefois, il reste la question la plus importante: à supposer qu’une telle science puisse voir le jour, serait-il souhaitable de l’utiliser? La possibilité de s’en servir comme un outil de bonne gouvernance compenserait-elle les risques liés à une utilisation abusive? Où se situerait la limite entre projection et manipulation?

Même si la faisabilité de cette discipline et le degré de précision atteignable demeurent très flous, l’enjeu intellectuel est sans doute suffisamment important pour qu’on s’y intéresse. En réfléchissant, de manière théorique et globale, aux limites de notre capacité de projection, nous pourrions probablement relativiser les scénarios du futur qui s’élaborent chaque jour, nombreux et contradictoires, dans le domaine économique. Simple prédiction, évidemment.

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A propos Maël Donoso

With a scientific background in Biology, I received a Ph.D. in Neuroscience from University Pierre et Marie Curie, in Paris. My research on the foundations of human reasoning, prepared at École Normale Supérieure, has been published in Science, one of the world's leading scientific journals. I completed my studies with a training in Business at INSEAD.
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