Le goût du risque… en neurosciences

Chaque année, le congrès Human Brain Mapping est l’un des grands rendez-vous de la communauté scientifique dans le domaine de neurosciences. Il y est question d’anatomie du système nerveux, de techniques d’imagerie cérébrale, et des avancées théoriques dans les domaines de la motricité, de l’émotion, de la mémoire, du langage, de la décision. De retour de Chine où s’est tenu le congrès cette année, je fais une synthèse de mes notes et prends conscience que la recherche en neurosciences, comme la plupart des domaines créatifs, suit d’importants effets de mode. Et cette année, dans les neurosciences de la décision, la mode est à l’étude du risque.

Pour résumer, un individu qui évolue dans un environnement incertain doit réaliser des choix, et éventuellement élaborer des stratégies, dans le but d’adopter le meilleur comportement possible. Autrement dit, on le suppose, de maximiser les gains (nourriture, signaux sociaux positifs, ressources…) qu’il peut obtenir de son environnement. Il est possible que certains choix, capables d’apporter une haute récompense, soient également les plus risqués et puissent, avec une certaine probabilité, déboucher sur une absence de récompense, voire une punition. Pourquoi, et selon quelles modalités, un individu accepte-t-il ou refuse-t-il un tel risque? Dans quelles conditions acceptons-nous de traverser au feu rouge, d’avoir des relations sexuelles non protégées, de jouer à un jeu de hasard, d’investir en bourse, ou d’engager une vive altercation avec un boxeur professionnel?

Cette prédominance du risque dans les neurosciences de la décision intervient au moment même où, à l’échelle mondiale, la question du risque de défaut est devenue un enjeu politique incontournable. Peut-être y a-t-il, entre ces deux éléments, davantage qu’une coïncidence? Sans doute l’époque est-elle propice à une réflexion générale sur le risque, dont la mauvaise évaluation a été une cause majeure de la crise économique que nous traversons. Les découvertes en neurosciences pourraient apporter leur contribution à la définition de politiques de régulation plus saines, en amenant une meilleure compréhension des biais cognitifs qui peuvent affecter le jugement rationnel. Ceci pourrait permettre de mieux contrôler les situations financières dans lesquelles le risque est régulièrement sous-évalué. Occuper Wall Street est une idée intéressante, mais tant que nous y sommes, pourquoi ne pas y installer un IRM pour mieux comprendre le cerveau des traders?

Le risque n’est pas le seul élément à la mode, en ce moment. Dans une large mesure, la Chine l’est également. À Pékin, j’ai découvert une ville remarquablement moderne, impressionnante à bien des égards, justifiant que tous les regards se tournent désormais vers la deuxième économie du monde. Wangfujing est comparable aux grandes avenues marchandes des capitales européennes, l’aéroport international et la cité olympique surprennent par leur audace. Pourtant, sur le site de Badaling, j’ai pu voir la Grande Muraille serpenter dans le paysage, et celle-ci n’a rien d’un effet de mode. La Cité Interdite et le Temple du Ciel nous relient, eux aussi, à une longue histoire. Comme le risque, la Chine est une réalité très ancienne, et si tous deux sont désormais au centre de l’attention, c’est qu’ils prennent aujourd’hui un sens particulier. Et méritent qu’on porte sur eux un regard attentif.

Cependant, comprendre les fondements cérébraux du risque ne doit pas nous pousser vers l’excès inverse, celui d’une trop grande prudence. Défricher un terrain scientifique inédit, ou escalader la Grande Muraille, sont des expériences dont la part de risque donne toute la saveur.

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A propos Maël Donoso

With a scientific background in Biology, I received a Ph.D. in Neuroscience from University Pierre et Marie Curie, in Paris. My research on the foundations of human reasoning, prepared at École Normale Supérieure, has been published in Science, one of the world's leading scientific journals. I completed my studies with a training in Business at INSEAD.
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6 commentaires pour Le goût du risque… en neurosciences

  1. Sandra C. dit :

    Alors ? Pourquoi choisit-on finalement de prendre tel risque et pas un autre?merci d’avance

    • Maël Donoso dit :

      En fait la variabilité entre individus est importante, et l’un des éléments clés semble être la capacité à « prendre du recul » par rapport à une récompense immédiate. Si on n’est pas capable d’intégrer une série d’informations dans son ensemble, on sera plus facilement susceptible de se laisser guider par un seul feedback très positif, même lorsque le comportement choisi ne donne pas, sur le long terme, de bons résultats. La capacité à s’abstraire des stimuli immédiats, et à décider de son comportement en intégrant plusieurs indices, dépend du cortex préfrontal, la partie la plus antérieure du cerveau. Comme la maturation du cortex préfrontal est tardive, les adolescents, typiquement, seraient plus enclins aux comportements à risque… Des prises de risque excessives sont également observées chez les patients ayant subi des lésions dans le cortex préfrontal.

      • Sandra C. dit :

        en résumé une approche global de la situation et non une réaction à quelque chose permet de mieux s’en sortir….

      • Maël Donoso dit :

        C’est cela! La capacité à s’affranchir des réactions spontanées, et à intégrer des données plus globales, est l’un des piliers de la prise de décision chez l’humain…

      • Sandra C. dit :

        il faudrait faire appel à quelle partie du cerveau le gauche ou le droit? ou les deux en même temps? la raison ou l’émotion ou une troisième voie?

      • Maël Donoso dit :

        C’est un peu tout cela à la fois… On attribue une certaine valeur aux résultats possibles de nos actions (c’est l’aspect émotionnel, avec des préférences qui peuvent varier selon les individus), une certaine volonté d’obtenir ces résultats (c’est l’aspect motivationnel), puis c’est un processus de comparaison et d’intégration qui décide de l’action à réaliser pour obtenir la récompense visée (c’est l’aspect rationnel, de préparation de l’action). Et les deux hémisphères du cerveau peuvent être impliqués… Concrètement, d’après les données actuelles, le cortex orbitofrontal serait impliqué dans l’attribution de valeur, le préfrontal médial dans la motivation, et le préfrontal latéral dans la planification de l’action.

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